Faits saillants
Bourse et IA avancent toujours ensemble, mais le marché commence à examiner le prix réel des infrastructures nécessaires à cette croissance. Cette semaine, Oracle a ravivé les questions sur le calendrier et le financement de Project Jupiter, tandis qu’Akamai a annoncé une entente de 11,6 milliards de dollars américains avec Anthropic. Même secteur, deux histoires très différentes.
La question qui revient est simple : signer des contrats de plusieurs milliards est une chose; livrer la capacité informatique à temps, l’alimenter en électricité et la rentabiliser en est une autre.
Où en sont les marchés ce vendredi matin?
À la clôture de jeudi, le S&P 500 se situait à 7 704,13 points (−0,02 %), le Dow Jones à 51 349,98 points (−0,31 %) et le Nasdaq Composite à 26 939,37 points, pratiquement inchangé. Vendredi matin, après l’ouverture, les principaux fonds qui suivent ces indices oscillaient près de l’équilibre : le marché hésite davantage qu’il ne tranche. Données de clôture du 24 septembre; la séance du 25 septembre est en cours. Sources : S&P Dow Jones Indices et Nasdaq.
Sous cette stabilité apparente, la pression des taux est bien réelle. Le rendement des obligations du Trésor américain à dix ans est passé de 4,96 % lundi à 5,18 % jeudi, selon les données officielles. Plus ce taux monte, plus le financement des nouveaux centres de données coûte cher et plus les investisseurs deviennent exigeants envers les projets dont les revenus arriveront dans plusieurs années. C’est aussi une explication possible à la nervosité des titres liés à l’IA. Source : Département du Trésor américain.
Le pétrole a ajouté de l’incertitude au fil de la semaine, après un répit lundi : le Brent se négociait autour de 107 $ US le baril jeudi en après-midi. Un baril plus cher peut entretenir les craintes d’inflation et compliquer la tâche de la Réserve fédérale, qui a relevé son taux directeur à une fourchette de 3,75 % à 4 % le 16 septembre. Ce vendredi à 8 h 30, les nouvelles commandes américaines de biens durables pour août ont été annoncées pratiquement inchangées; hors transport, elles ont progressé de 0,3 %. Il ne s’agit donc pas d’un signal clair de reprise ou d’effondrement de l’activité. [Sources : NYSE, pétrole jeudi à 14 h, Réserve fédérale et Bureau du recensement américain].
En début de semaine, les investisseurs avaient pourtant montré leur appétit pour l’IA : Meta a gagné plus de 11 % lundi, portée par l’enthousiasme entourant son assistant Muse, tandis que le repli du pétrole et des rendements soutenait les actions technologiques. La suite de la semaine montre à quel point cette conviction peut cohabiter avec une grande sélectivité lorsque les coûts des projets refont surface. Source : Reuters.
Pourquoi Project Jupiter inquiète-t-il les investisseurs d’Oracle?
Jeudi, des informations ont fait état d’un avis invoquant la force majeure transmis par Oracle (ORCL) au promoteur du centre de données Project Jupiter, au Nouveau-Mexique. L’enjeu immédiat concerne notamment l’approvisionnement en énergie : le projet dépend d’infrastructures capables d’alimenter des besoins informatiques hors norme. Selon les informations rapportées, Oracle chercherait à reporter certains paiements si le site n’ouvrait pas en 2028 comme prévu. Source : Reuters.
Une précision s’impose : l’avis n’annonce pas l’abandon de Jupiter. Oracle affirme que le projet respecte toujours son calendrier prévu. Blue Owl Capital, propriétaire du promoteur Stack Infrastructure, affirme de son côté que cet avis ne modifie pas les engagements financiers du projet. Reuters rapporte également, selon une personne au fait du contrat, qu’Oracle ne peut pas résilier son bail. Il serait donc prématuré de traiter l’avis comme une annulation ou une défaillance avérée. Source : Reuters.
Le marché s’intéresse néanmoins à ceux qui supporteraient le coût d’un retard. Le campus a obtenu environ 18 milliards de dollars américains de prêts pour lancer sa construction. Des banques proposaient récemment de céder des portions de cette dette autour de 89 à 91 cents pour un dollar de valeur nominale, signe d’une prime de risque accrue. Cela concerne la dette liée au projet; il ne faut pas la confondre avec l’ensemble des obligations émises par Oracle. Sources : Reuters, sur les modalités du projet et Reuters, sur le prix des prêts.
Oracle n’est pas pour autant une entreprise sans demande. Dans ses résultats publiés le 10 septembre, elle annonçait une croissance de 121 % des revenus d’infrastructure infonuagique sur un an, à 7,4 milliards de dollars américains, et un carnet d’obligations contractuelles restantes de 664 milliards. Mais ses flux de trésorerie disponibles étaient négatifs de 5 milliards au trimestre, pendant qu’elle multipliait les investissements. Autrement dit, les contrats futurs sont considérables, tout comme les sommes à engager avant de les livrer. Source : résultats d’Oracle.
Que signifie la « force majeure » dans ce dossier?
Dans un contrat, une clause de force majeure vise généralement à traiter un événement indépendant de la volonté des parties qui empêche ou retarde certaines obligations. Son effet exact dépend du contrat et des faits. Dans le cas de Jupiter, l’information disponible pointe vers une tentative de gérer le calendrier des paiements en cas de retard, pas vers une conclusion juridique définitive. Pour un négociant, la distinction est importante : le titre peut réagir à un risque de réalisation bien avant que ce risque se transforme en perte chiffrée. Source : Reuters.
Pourquoi Akamai grimpe-t-il avec Anthropic?
À l’autre extrémité du spectre, Akamai (AKAM) a annoncé jeudi une nouvelle entente contractuelle de 11,6 milliards de dollars américains sur sept ans avec Anthropic. Le fournisseur de Claude utilisera l’infrastructure répartie d’Akamai pour faire tourner des charges de travail liées principalement aux processeurs centraux (CPU). L’accord prévoit une possibilité d’expansion pouvant ajouter 9 milliards, mais cette somme supplémentaire n’est pas encore un revenu garanti. Sources : communiqué d’Akamai et dépôt réglementaire.
Il s’agit bien d’une nouvelle expansion annoncée le 24 septembre, distincte de l’engagement de 1,8 milliard sur sept ans dévoilé en mai avec un grand développeur de modèles d’IA, ensuite identifié publiquement comme Anthropic. Akamai précise que la nouvelle entente s’ajoute à plus de 2,8 milliards d’engagements pluriannuels obtenus auprès de sa clientèle plus tôt cette année. Attention aux additions rapides : l’accord de mai fait partie des engagements antérieurs; il ne faut pas le compter deux fois. Sources : Akamai, mai, Akamai, septembre et Reuters, identification d’Anthropic en mai.
Le contrat explique l’enthousiasme, mais ses modalités expliquent aussi le risque. Akamai prévoit environ 5,5 milliards de dépenses en immobilisations associées à l’engagement annoncé, dont 1,7 milliard dès 2026 et 3,1 milliards en 2027. Selon sa présentation, les revenus liés au projet commenceraient à monter au deuxième semestre de 2027, pour atteindre un rythme annuel d’environ 1,7 milliard à la fin de 2028. La direction n’anticipe aucun effet sur ses prévisions de revenus pour 2026. Les 11,6 milliards ne seront donc pas encaissés immédiatement. Sources : communiqué et présentation aux investisseurs d’Akamai.
Anthropic reçoit aussi des bons de souscription pouvant représenter jusqu’à environ 5 % du capital d’Akamai, sous conditions. Une première tranche, correspondant à environ 2 %, est liée à l’engagement actuel; le reste dépend d’engagements commerciaux additionnels. Pour l’actionnaire, ces modalités comptent : elles peuvent entraîner une dilution, tandis que l’exécution du contrat exige des dépenses bien avant que les revenus atteignent leur plein régime. Le dépôt officiel précise en outre que les paiements contractuels restent soumis aux exigences de livraison et de disponibilité du service. Sources : Akamai, SEC et présentation.
Michael Burry annonce-t-il une bulle de l’IA?
Michael Burry, rendu célèbre par ses paris avant la crise de 2008, a publié jeudi une analyse qui ravive le débat. Il s’inquiète du volume des dépenses, des engagements futurs et du risque que certains équipements informatiques perdent de la valeur plus vite que prévu. Il évoque de possibles dépréciations d’actifs en 2028 ou 2029. C’est une thèse et un horizon hypothétique, pas une annonce de pertes déjà constatées ni une date certaine pour un krach. Source : publication de Michael Burry.
Sur ce point, Oracle et Akamai nous donnent un meilleur outil d’analyse que n’importe quelle prédiction spectaculaire. Pour chaque contrat d’IA, il faut distinguer la valeur annoncée, les sommes à dépenser, la date de mise en service, le rythme des revenus et le risque de retard. Voilà les données qui permettent de juger si l’engouement boursier s’appuie sur une exécution crédible.
| Dossier | Ce qui attire le marché | Ce qu’il reste à confirmer |
| Oracle et Project Jupiter | Forte croissance infonuagique et commandes futures | Énergie, permis, ouverture du campus et coût du financement |
| Akamai et Anthropic | Contrat ferme de 11,6 G$ US sur sept ans | Mise en service, 5,5 G$ US de dépenses prévues, rentabilité et dilution |
| Marché dans son ensemble | Demande persistante pour la capacité d’IA | Taux d’intérêt, prix de l’énergie et discipline financière |
Que faut-il surveiller pour négocier ces titres?
Pour moi, le premier réflexe est de séparer la nouvelle de la réaction du prix. Un contrat record peut produire une ouverture très forte, puis un repli quand les investisseurs évaluent le calendrier et la dilution. À l’inverse, un avis contractuel peut déclencher une vente initiale sans qu’un projet soit annulé.
Je surveillerais trois confirmations avant de tirer une conclusion : 1) la tenue des titres après l’ouverture et leur volume; 2) l’évolution des rendements obligataires et du pétrole; 3) les prochaines précisions des entreprises sur l’alimentation électrique, les dépenses, la livraison et les flux de trésorerie. Pour une position en actions ou en options, la taille de la position et le scénario d’invalidation demeurent aussi importants que la nouvelle elle-même.
FAQ sur la Bourse et l’IA
Le contrat de 11,6 milliards d’Akamai est-il déjà comptabilisé en revenus?
Non. Il s’agit d’engagements contractuels portant sur plusieurs années, sous réserve notamment des conditions de livraison et de disponibilité. Akamai prévoit une montée des revenus à partir de 2027.
L’avis de force majeure signifie-t-il qu’Oracle abandonne Project Jupiter?
Non. Oracle maintient que le projet suit son calendrier prévu, et Blue Owl affirme que ses engagements financiers ne changent pas. L’avis soulève surtout des questions sur les conséquences d’un éventuel retard.
Pourquoi les taux d’intérêt pèsent-ils sur les actions liées à l’IA?
Ces infrastructures demandent beaucoup de capitaux avant de générer la totalité des revenus prévus. Quand les taux montent, le financement coûte davantage et la valeur actuelle des revenus éloignés peut diminuer.
Ce que je retiens
Cette semaine, la Bourse et l’IA ont offert deux images d’un même phénomène : la demande en puissance informatique est bien présente, mais le chemin jusqu’aux revenus comporte des coûts et des délais. Oracle rappelle le risque d’exécution d’un immense campus; Akamai montre qu’un gros contrat doit être lu avec son calendrier de dépenses.
Le vrai test, au cours des prochains trimestres, sera la capacité des entreprises à convertir ces promesses en services livrés et en flux de trésorerie. D’ici là, je continuerai d’observer ce que les prix confirment, plutôt que de laisser un chiffre de plusieurs milliards ou une prédiction frappante dicter la décision.
L’auteur de ce billet, Richard Dussault, gestionnaire principal chez DayTrader Canada, déclare détenir des positions dans le titre mentionné d’Akamai Technologies (AKAM), mais n’a pas l’intention d’initier des positions dans les 72 prochaines heures. Ce billet est une opinion et ne doit en aucun temps être considéré comme un conseil en investissement.
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